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LE DÉBUT
(La Roulade et les exercices au sol, une orientation)
05 JUN 2026
J’ai passé une trentaine d’années à observer comment regarde un appareil photo. Ce « regard photographique » m’a permis d’approfondir considérablement le mien. La photo, tout comme le dessin et la peinture qui avaient précédé, ont été pour moi des moyens d’y voir plus clair. L’intention était d’explorer mon regard, pas de faire de jolies choses. C’est d’abord en ce sens que j’ai reçu l’enseignement de Vlady.
Ce que Vlady nous a transmis est rare et, contrairement à ce que beaucoup pensent, ce n’est pas du Tai Ji Quan, qu’il n’a d’ailleurs appris que tardivement. Ce ne sont même pas des techniques de Chi généralement tenues secrètes depuis bien longtemps. Le Tai Ji Quan, les techniques de Chi, les soins, le travail des sons porteurs de Chi, ses enregistrements, son exemple sont les moyens qu’il a utilisés pour former notre regard, notre attention, si vous préférez. Pour que nous puissions devenir sensibles à ce qu’il voulait nous transmettre. En tant qu’enseignants, ces moyens sont toujours là. Sommes-nous devenus suffisamment sensibles pour que les pratiques que nous enseignons contiennent ce que Vlady voulait transmettre ?
« L’essentiel est ailleurs » disait Vlady.
Transmettre quoi ? Je n’en sais rien. Je sais juste que cela n’a rien à voir avec un savoir, une information ou une compréhension. Mais je sens que cela n’arrête pas de m’aider, de me guider. Et je sais que toute tentative d’explication ne serait qu’un échec supplémentaire. Il y en a eu tant dans l’histoire, variant selon les cultures et les individus. Le besoin de comprendre, d’expliquer n’est pas propre à notre époque scientifique.
Alors quoi ? Accepter de ne pas savoir est-ce un renoncement, une abdication ? Est-ce le signe d’une ignorance ou d’une croyance aveugle, d’un endoctrinement, comme en religion ou en politique ? Faites ce qu’on vous dit et ça ira mieux, ce sera le paradis, le nirvana, les vierges… Nenni, il suffit d’enseigner sans explications, mais d’indiquer la direction.
Le premier cours (et tous les suivants, évidemment)
On dit que la prise du Tantien doit commencer dès le premier cours. C’est exact. Bien sûr, cela demande quelques préparations. Chacune doit indiquer la direction, le chemin intérieur, vers soi.
Une de ces préparations, peut-être la première, consiste à retrouver un peu de souplesse. Elle est incontournable. Heureusement, nous avons nos exercices au sol. C’est là que débute la recherche de la facilité, celle qui procure l’aisance des mouvements.
Il y a la façon de faire, le fait de bien montrer, de façon intelligible, cohérente. Être clair, c’est la première simplicité d’un exercice. L’attitude de l’enseignant a toute son importance et les mots utilisés doivent cadrer avec les mouvements montrés. Je me rappelle un musicien qui, avant de jouer, faisait quelques respirations. Il avait le souffle court, quoi de plus normal que sa musique manquait d’air.
Les exercices au sol ne sont pas des techniques de Chi, même si les enseignants en utilisent spontanément lorsqu’ils les font. Ces exercices sont de la gymnastique qui prépare l’élève aux techniques de Chi. À chaque enseignant d’aider et de corriger subtilement en orientant l’attention de l’élève dans la bonne direction.
Prenons l’exemple de l’exercice de la Roulade. Il commence par « prendre son pied » en main. Pour cela, il faut lever la jambe, ce qui fait bouger le bassin. Voilà la bascule arrière. Mais aussi probablement des tensions dans les bras, les épaules, la ceinture scapulaire… sans compter les doigts qui agrippent le pied. À ce stade, le corps devrait être en équilibre et le plus détendu possible. L’exercice commence comme débute toute forme de Tai Ji Quan : il y a une impulsion de départ, un effort pour se mettre en déséquilibre et en mouvement. Ce sera la jambe tenue en main qui s’étirera un peu sur le côté.
« Faites les exercices en paresseux » disait Vlady.
C’est la recherche du moindre effort qui nous fera tomber sur le côté, sans résistances. Tomber dans ces conditions, c’est apprendre à relâcher les tensions musculaires qui nous empêchent de tomber. Tensions tellement habituelles pour des terriens habitués à l’attraction terrestre. Car sentir la pesanteur c’est, comme le disait encore Vlady, s’ouvrir à un phénomène cosmique qui règne dans tout l’univers. C’est l’occasion pour le corps de prendre conscience (!) d’un mouvement universel infiniment plus grand que nous, mais qui nous concerne physiquement, nous en faisons partie.
La Roulade nous apprend que renoncer à l’effort peut aussi transformer une soumission en une action. C’est notre attention qui nous permettra de profiter de la chute et de l’effet levier du bras sur la jambe pour prolonger le mouvement du corps et arrondir tout le dos alors que le front se rapprochera du gros orteil. Ainsi commence l’alternance entre un effort fait avec les bras (pour rapprocher le front du gros orteil) et le relâchement de cet effort qui déplie le corps et le propulse dans l’autre sens, voilà la roulade qui commence.
Il y a les mouvements passifs de toute la colonne vertébrale qui s’arque, puis qui se redresse ; les efforts musculaires des bras et des mains qui ne doivent pas entraîner des tensions parasites ailleurs dans le corps. Il y a ouverture et fermeture ; inspiration et expiration qui se synchronisent avec les mouvements, comme dans le Tai Ji Quan ; il y a le fait de distinguer de mieux en mieux l’effort du non-effort (la jambe dont on ne tient pas le pied et la tête, tous deux traînent au sol avec la plus grande passivité) ; et tant d’autres choses encore ! Toutes sont importantes et leur orientation contamine progressivement l’attention des élèves. C’est le « faire attention à soi », le « travail interne », « la réalité », « la pensée » et la « liberté » qui sont au programme. Rien que ça !

Une orientation
On peut faire une balade en forêt, en l’ignorant. Des écouteurs dans les oreilles et des pensées plein la tête… à quoi faisons-nous attention ? Est-ce que faire attention où on met les pieds, regarder les arbres, écouter les oiseaux changent quelque chose ? Être dans la forêt est bien plus que ces détails, même si chacun d’eux a son importance et peut être extraordinaire.
Dans le cas de la Roulade, comme dans les autres exercices au sol, c’est le début de l’immense recherche que l’on trouve dans l’Art du Chi, et dans toute Voie véritable : nous sommes vivants, nous vivons sur la Terre. La Terre qui fait partie du cosmos. Oui, rien que ça !
Pour qu’un jour, lors d’une technique de Chi ou d’une pratique de Tai Ji Quan, alors qu’on pensait regarder en soi, on s’aperçoive que c’est ce qu’on regarde qui nous observe.
