La pratique, l’enseignement, les corrections


30 AOÛT 2022


La pratique, l’enseignement, les corrections


Pratiquer et corriger, soi, les autres. Ma pratique peut-elle aider et corriger celle des autres ? Corriger ? Corriger quoi ? Y a-t-il des différences entre pratiquer, enseigner et corriger, ou serait-ce, dans le fond, la même chose ?
 
Pratique, enseignement, correction, cela concerne autant les élèves que les enseignants et les formateurs. Corriger c’est toucher, soi, les autres. Toucher les corps, le sien, celui des autres. C’est aussi toucher les pensées, les miennes, celles des autres. Et rien n’est à l’abri des déviations et des errances, par rapport au corps, à la volonté, à l’enseignement reçu…
 

Je me souviens que Vlady disait un jour que la relaxation c’était comme avancer sur le fil du rasoir. Si tu tombes d’un côté, tu t’endors ; si tu tombes de l’autre, tu restes dans le monde extérieur des objets et des discours. 
En effet : pratique, enseignement et correction sont affaire d’équilibre.
 

Voici trois citations de Vlady Stévanovitch dans La Voie de l’énergie pour éclairer ce texte :
 
Le corps est le plus grand obstacle à notre recherche. Or, il doit en être l’instrument. 
 
Penser ne suffit pas. Ni désirer, ni imaginer. Il faut assumer. On n’assume pas avec la seule pensée. C’est avec tout l’être qu’on investit pour assumer. Et l’être signifie le grand tout, plein, indivisible, intégral de soi. 
 
On ne réalise pas l’harmonie en jouant fort, ni en jouant beaucoup, ni en jouant vite. On ne réalise l’harmonie qu’en jouant juste. Commençons par une attitude corporelle juste. Corrigeons-la, perfectionnons-la. Ce travail n’est jamais achevé. 
 
 
Corriger
Chaque enseignant a ses dadas et donc son angle de vue et son genre de corrections. Il y a aussi les imprécis et les perfectionnistes. Mais quand est-ce qu’une correction aide l’élève et quand est-ce qu’elle le gène, voire l’égare en le mettant sur une voie de traverse ?
 
Et puis corriger, n’est-ce pas croire qu’on a raison ? N’est-ce pas imposer une interprétation et rejeter les autres possibilités ? Serait-ce un travers de l’égo de l’enseignant ou parfois, une façon de s’opposer aux « diktats » de l’École ?
 
Est-ce chinoiser lorsqu’une correction devient très pointue ? Détailler, est-ce pinailler et se perdre dans l’insignifiance ?
 
Une apparence de contradiction 
On dit « confort d’abord ». Ensuite, que tout doit être facile et couler de source, qu’avec le Chi on se sent bien et que la vie c’est le bonheur. C’est un beau programme qui parfois est insupportable à entendre lorsqu’on est confronté à certaines situations difficiles à vivre. Par périodes aussi, on rame dur et pourtant on ne fait que du surplace, quand on ne se sent pas tout simplement régresser. À ce sujet, Vlady faisait référence aux dents de la scie qui montent et descendent sans cesse. L’évolution ne fait que réduire progressivement l’écart entre les hauts et les bas, disait-il.
 
Il semble qu’aujourd’hui (mais peut-être était-ce pareil auparavant) souffrir est mal vu. Tout doit être simple et facile, comme dans les publicités, sinon cette pratique n’est pas pour nous et on s’en va essayer autre chose. 
 
Le Chi c’est la vie et la vie n’est pas de tout repos (personnellement, je simplifie alors que Vlady, avec prudence et expertise, faisait la distinction entre vie et Chi). Bien sûr elle exulte, mais elle heurte, chamboule, tue et détruit aussi. Son miracle de joie est trop souvent bien caché. Faudrait-il du temps et du travail pour pouvoir s’y baigner ?
 
L’équilibre
Quelqu’un sur un fil, là-haut (voir : https://www.artduchiquebec.com/centre-pierre-boogaerts/blogue/lattention-suite/). 80 kg répartis inégalement dans tout le corps, un corps qui bouge, avec les bras, les jambes, le tronc, la tête, tous les muscles du corps sont mobiles. L’équilibre… un milligramme de trop d’un côté et c’est la chute.
 
L’équilibre est l’affaire de tout le corps. Des centaines de muscles, des milliers de fibres musculaires, impossible de gérer tout ça avec l’analyse du mental. Il faut beaucoup de travail et d’expériences pour arriver à l’automatisme, aux bonnes perceptions et oser confier sa vie à l’intelligence du corps. À ce qui nous dépasse et regroupe tout ce qu’on est : corps, conscience, être, Chi…
 
La posture juste
C’est une posture qui se construit sans l’analyse du mental. Parfois vite comme en Kirikido ou lentement comme une posture de Tai Ji Quan ou une technique de Chi. Il faut beaucoup de travail pour y arriver… occasionnellement. On a beau pratiquer avec attention, notre intelligence, notre vigilance et nos capacités de mise en œuvre ne suffisent pas. Quelque chose d’autre doit se déclencher et agir. Nous en avons une petite expérience lorsque nous parvenons à la « phase spontanée » d’une technique. Pour l’équilibriste, l’artiste ou le pratiquant de Tai Ji Quan, c’est la même chose.
 
Corriger encore
Faire évoluer la sensibilité, la perception, la conscience de l’élève, c’est ça le travail de l’enseignant. Ne pas lui faire peur en rendant l’apprentissage trop difficile, mais ne pas non plus simplifier à outrance en prétextant la fraîcheur de l’enseignement ou l’impatience des élèves. 
 
L’apprentissage dans le plus grand respect des techniques et des postures est indispensable. La découverte de l’abandon, du laisser se faire, de l’effacement, le dépouillement et la droiture, tout cela vient par la suite, en son temps. Et attention : naïveté, ignorance et facilité peuvent tout aussi bien nous rapprocher de l’Art du Chi… que nous en éloigner.
 
Sentir ?
Sentir le Chi, c’est par là que nous débutons dans l’École de la Voie intérieure. Pourtant, sentir le Chi ne nous mène pas à l’intérieur, mais à l’extérieur de soi, inévitablement. Nos sens sont faits pour observer et agir à l’extérieur. De plus, sentir n’est jamais que ramener les choses à soi, à ses perceptions et donc à une vue égocentrique du monde et de la vie. 
 
Sentir le Chi avec le Tantien est déjà beaucoup mieux. C’est aussi ce que nous faisons dans l’Art du Chi où nos perceptions ne sont plus destinées au mental, mais au Tantien. 
 
Que ce soit pour les mouvements du Tai Ji Quan ou pour les techniques de Chi, il y a une marche à suivre pour parcourir le chemin qui mène au Tantien. Il n’y a pas de raccourcis, ce sont bien les techniques qui nous placent sur ce chemin. Ces techniques sont la profondeur de notre enseignement. Sur ce chemin on se sent bien, dès le début c’est un réel bonheur, même si on est encore loin de l’immensité de la vie, de l’espace et du temps.
 
Une affaire de détails ?
Ces chemins ont été tracés pour l’humain, pas pour une époque, une philosophie, une religion ou une race. Ne passez pas à côté de la précision des postures et des techniques ! Mais de quelle précision s’agit-il et que précise une correction ? Au cours d’une pratique de Tai Ji Quan par exemple, un doigt, une main, un regard qui ignore le reste du corps est un déséquilibre, un manque d’efficacité et d’harmonie. C’est l’équilibriste qui tombe. Chaque élément d’une posture est à la fois important et secondaire. On peut corriger des choses sans importance alors qu’un minuscule détail peut changer toute la dynamique du Chi dans le corps. Il ne faut pas confondre les détails sans importance avec ceux qui changent toute une posture et favorisent une meilleure irrigation de la vie. Voilà pourquoi par exemple, j’accorde tant d’importance aux diagonales.
 
Il est vrai qu’au plus on avance dans l’art, plus certains détails se précisent encore et deviennent tellement évidents qu’ils apparaissent énormes. C’est le même phénomène qui se passe lors de l’exploration du corps au cours de la relaxation. 
 
Une affaire de Chi
C’est bien beau de corriger les symptômes, comme le font trop facilement la médecine et la science dans le domaine de la santé. La vraie correction, en santé comme en Art du Chi, doit remonter à la source. C’est l’écoute du Chi avec tout le corps, puis avec tout l’être dans le Tantien qui le permet. C’est une maturation des techniques qui permet à l’enseignant de percevoir les mouvements de Chi déclenchés par l’élève. L’enseignant n’a même pas à regarder l’élève, un regard périphérique suffit. Ces moments ne sont pas nécessairement perçus par l’élève, mais l’enseignant en est bien conscient.
 
L’enseignant qui pratique, montre et corrige, provoque de petits déclics dans le Chi de l’élève, donc dans sa vie. Parfois, cela provoque de véritables bouleversements. C’est que l’univers ne se réduit pas à ce qu’on en voit et à ce qu’on en sait. Il est inaccessible à notre vue et à notre compréhension. Il est naïf de penser le contraire. Ne tombons pas dans ce piège tellement courant dans les pratiques ésotériques et religieuses.
 
Une juste correction ou lorsque le détail renvoie à l’ensemble
L’enseignant corrige les déséquilibres, pas seulement la justesse de la forme. Les déséquilibres concernent les mouvements de vie, de Chi, qui sont absents ou dispersés, chaotiques et perdus pour le corps, pour la vie du pratiquant. Ces déséquilibres ne sont pas perçus comme tels par l’élève qui y est habitué et pour qui ils sont devenus la normalité. Mais si la correction intervient au bon moment, l’harmonie nouvelle apporte un tel mieux-être que le corps risque de le reproduire dorénavant par lui-même. 
 
Cette justesse-là, cet équilibre merveilleux, cette harmonie, cela s’obtient par la cohérence de plusieurs facteurs. L’état de corps, c’est-à-dire une grande souplesse, une force certaine, la santé, l’endurance, etc., on trouve cela chez les grands athlètes de toute discipline. L’état de conscience qui aura réussi à remplacer l’état d’esprit par un centre devenu conscient, le Tantien. C’est lui qui nous placera au centre équilibré de l’univers. 
 
Corrections conscientes et inconscientes
C’est le fruit d’une recherche qui n’est indispensable que dans un art extrême, comme peut parfois le devenir l’Art du Chi. Lorsqu’on a été bien guidé, lorsque les techniques ont été intégrées par le corps, se sont faites corps, lorsque la bonne étoile se présente… Si cet équilibre est le fruit d’un travail immense, nous ne pouvons que créer les conditions favorables pour qu’il apparaisse. Car cet équilibre cosmique est donné, il ne peut être exigé, réclamé, revendiqué, il émerge et se manifeste inconsciemment, le contrôler est impossible sous peine de le perdre. 
 
Car il s’agit de la vie. C’est elle qui décide si elle imprime ou pas une harmonie nouvelle dans nos cellules. Le mental avec toute sa volonté n’y a pas accès, ce n’est pas son domaine. Ce n’est que bien après que l’on constatera une « évolution ». Si les conditions sont restées bonnes, si une bonne pratique a pu se poursuivre, si les conditions de vie sont favorables, si, si, si…
 
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Et puis, vous l’aurez compris, toutes ces réflexions ne concernent que mon approche de l’Art du Chi, celle qui correspond à mes dadas, à mon regard sur la vie et sur la transmission. Il existe quantité d’autres approches de l’Art du Chi, elles sont toutes bonnes et merveilleuses. Une gymnastique, un rituel, la santé, les soins, le calme, et tant d’autres possibilités… 
 
C’est être bien guidé qui permet de les explorer.





 



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L’Art du Chi est un art millénaire. Il est diffusé dans plus de 15 pays par les enseignants de l’École de la Voie intérieure, fondée en 1988 par Vlady Stévanovitch, reconnu l’un des maîtres les plus subtils de l’époque moderne en Occident.

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